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A travers

(A la mémoire de mon frère ABDELHAK, mort après 64 jours de la faim, le 19/08/1989, dans les geôles de Hassan II…Sur ta voie mon frère nous marcherons…tu n’es point mort, tu es toujours vivant dans le cœur de tous ceux qui luttent pour l’égalité, la dignité et le respect des droits de l’homme… ?

Driss CHBADA
1989

A travers les crosses de fusilles, à travers la pâleur des battons,
Dans les marécages de boues, dans les marres de sang..
Je t’ai vue, mon ami, le poing brandie,
Tes pieds nus caressent le pavé…
Et sur ton corps coulent la pluie.
Je t’ai vu mourir plein de vie…
Je t’ai vu la lune dans ta main,
Et le soleil dans ta poche,
Dans l’obscurité de la ville,
Ta tête brûle en guise de torche.
Le ventre creux, tu criais: «j’ai faim,
Faim de liberté, plus que du pain… »

A travers les empreintes de sang, à travers la mie de pain.
Dans les tiroirs de la morgue, dans la rue sans lendemain.
Je t’ai vue, ma sœur, le corps blessé…
Blessé par l’impuissance, blessé par la tyrannie.
Ta tête brisée, et ton sang qui te fuit,
Ton sang pur, souillé par le pavé.
Tes pieds à l’envers, et ton nez arraché,
Dans tes yeux de verres, se lit la chanson de la vie,
Sur tes lèvres, le sourire de quinze printemps,
Tes sourcils infatigables, qui réclament une réponse,
Mais la vérité, confisquée, se meurt en silence.
A travers les vitres brisées, à travers les crises de folies.
Dans le flot des manifestations, dans l’océan du défi.
Je t’ai vu mon, frère, en train de briser…
De briser le verre, de briser le fer, de briser la peur…
Des caillots pleins les poches, et la ceinture serrée,
Battre les records de vitesse, et jouer avec 1 ‘hystérie,
Chanter des chants de victoires, de misères, et de malheurs r;
Je t’ai vu en prison, je t’ai vu sur le banc des accusés.
Gréviste, hors la loi, délinquant, apostat,
Les mains levées, malgré les chaînes, tu disais: « ne pleurez pas,
Ils vont me tuer, mais je vivrai,
Je vivrai dans les âmes des amoureux, malgré le temps.
Je vivrai dans le défi, dans les yeux des enfants ».

A travers la pluie d’été, à travers le soleil d’hiver.
Dans les procès verbaux, dans les faits divers,
Je t’ai vu, ma chérie, les habits déchirés,
Chaque jour trahie, tuée et violée,
A genou, prier un dieu qui semble t’avoir oubliée.
L’atlantique t’a chassée et le golfe t’a fermée la porte au nez,
Le Nil t’enivre de son courant pour t’aider à oublier,
Et l’Europe ferme ses yeux, tandis que les barbares te déshabillent,
Impuissant, j’assiste à ce long strip-tease forcé…
Enchaîné, les yeux larmoyants, je ne dis rien,
Mon cœur veut me lâcher, mais je sers les poings.
La nicotine a rongé mes poumons, et mon sang est alcoolisé,
Et je ne peux penser, mon cerveau, par la folie, a été égaré.

A travers la chaleur du napalm, à travers la froideur des canons.
Dans les camps de détentions, dans les propriétés privées,
Je t’ai vu, mon ombre indignée,
Un albatros, solitaire, au-dessus de la terre confisquée,
Faire la roue la roue avec tes ailes, ivre d’immensité.
L’ivresse de l’altitude, dans l’azur sans loi,
Sans passe, sans parents, sans soldats…
Mais en dessous, des bombes éclatent, et les débris te touchent,
Tu caches tes ailes, et tu les reçois dans la bouche. ..
Tu cherches un abri derrière la statue de la liberté,
Mais son flambeau américain et brûle l’aile gauche,
Symbole de ta force, symbole de ta fierté. ..
Et l’âme en peine, d’une seule aile, tu continues ta fuite…
Tes larmes sont la pluie, et tes sanglots: le tonnerre.
Ridicule. .mais tes yeux lancent des éclairs,
Tu t’es égaré, et ton aile se consume.
Tu as retrouvé le nord, mais perdu le sud.
Et tu demandes aux oiseaux, où se trouve le triangle des Bermudes,
Tu demandes après ton ami le forgeron, et son enclume,
Tu demandes après la faucille qui a égorgée le vieux paysan…
Mais ton destin est fixé. ..tu demanderas tout le temps,
La différence entre ce rebelle troubadour, et le poète vagabond.

A travers les barreaux d’acier, à travers les portes blindées.
Dans les prisons secrètes, dans les cimetières interdits…
Je t’ai vu, mon père torturer,
Contempler, avec mépris, le bourreau haletant,
Qui te torture et se torture en même temps.
Je t’ai vu, l’air songeur et les yeux perdus,
Dans ce petit morceau de toile grise…ce grain de liberté…
Et la nostalgie, mélancolique te prend par les pieds,
Pour te jeter dix ans plutôt en plein été…
Et essaye de te donner le visage de ceux que tu aimais,
Mais c’était dix ans flous que tu te rappelais,
C’était l’image des plaies ouvertes après le passage du fouet,
C’était l’image des larmes des mamans et des veuves endeuillées
C’était l’image de ton corps qui se dissout et ta foi qui grandit…

A travers l’épidémie de la faim, à travers les crises de dyspepsie.
Dans les portemonnaies vides, dans les rations journalières de pain et de thé.
Je t’ai vu, mon fils affamé,
De la viande, tu ne connais que le nom,
Même la mort te refuse comme compagnon…

A travers les cauchemars d’autrui, à travers mes moments de rêveries
Je te vois, ma famille réunie,
Le printemps sur la tête une fleur sur l’oreille,
Sur les lèvres de la statue que tu portes, se dessine le soleil,
Des explosions…puis un cri d’agonie…
L’inquiétude…puis le cri d’un nouveau-né…

Driss CHBADA
1989

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